25 mai 2009

 

La gestion de l'immigration par l'Union Européenne, La forteresse blanche se défend


En 2006, manifestation des résidents d'un foyer pour travailleurs immigrés à Saint-Denis (93)

Un article de Marie Geaugey

L’abolition des contrôles aux frontières européennes fait rêver certains "progressistes" qui parlent d’ouverture aux autres peuples… ils oublient que ces contrôles, repoussés aux frontières extérieures, ont abouti à la création de l’espace Schengen, à l’instauration de règles de contrôles communes et au renforcement de la coopération judiciaire. Le traité d’Amsterdam a induit la mise en pratique d’une politique migratoire intégrée de l’Union européenne… ouverture aux autres peuples, d’accord, mais au sein d’une forteresse blanche bien protégée !

Par des accords bilatéraux, les gouvernements s’entendent entre eux, pour s’échanger leurs populations de sans-papiers, comme des lots de marchandises. Et on appelle ça l‘"harmonisation" des politiques d’immigration.

Dublin II est un des résultats de cette harmonisation. Ce règlement vise officiellement "à identifier dans les plus brefs délais possibles l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile et à établir des délais raisonnables pour chacun des stades de la procédure de détermination de l'État responsable. Il vise à prévenir "l'abus des procédures d'asile que constituent les demandes multiples". (Source : europa.eu/scadplus/leg/fr ). Au moins, c’est clair : les demandeurs d’une procédure d’asile sont suspectés d’avance. S’il est prouvé qu’ils ont de bonnes raisons de demander l’asile politique (selon quels critères ?), ils n’ont plus qu’à attendre. Concrètement, on voit ce que ça donne : en France, les afghans qui arrivent ont, par ce règlement de Dublin II, un statut de "demandeur d’asile". Ce statut ne leur donne aucun droit : ni hébergement, ni CMU, ni allocations. Leur demande d’asile est effectuée dans le premier pays européen où ils ont été enregistrés, généralement la Grèce. Si leur demande aboutie, ils y sont renvoyés, sans que leur avis ne soit demandé, évidemment. Mais le plus souvent, la demande n’aboutit pas.

En Allemagne, les immigrés se voient alors accorder un statut de "tolérés", que Kai Weber, du Conseil des Réfugiés de Basse-Saxe, définit en ces termes : "c’est une attestation qui indique qu’une personne séjourne illégalement en Allemagne, qu’un processus de reconduite à la frontière est en cours, mais qu’il a été suspendu jusqu’à une date indéterminée". 72 000 Irakiens vivent aujourd’hui en Allemagne avec ce statut, qui leur interdit de se déplacer à l’intérieur du pays. Rappelons au passage que la Convention de Genève est censée garantir la liberté de circuler aux demandeurs d’asile.

La protection d’une Europe blanche se fait aussi par des accords bilatéraux avec les pays frontaliers. La France a toujours signé des accords avec ses anciennes colonies, particulièrement la Tunisie, pour que celles-ci limitent d’elles-mêmes le flux d’immigrés. De nombreuses arrestations de Tunisiens, Maghrébins ou sub sahariens, soupçonnés de vouloir traverser la Méditerranée, sont effectuées sur le sol tunisien (voir le site Migreurop).

De plus en plus, c’est l’Union Européenne qui signe ces accords. Le 10 mars, la Commission européenne a ordonné aux pays de Maghreb de montrer plus de fermeté pour lutter contre l’immigration clandestine. Donneuse d’ordres à l’échelle mondiale, l’Union Européenne, selon une logique coloniale, s’arroge des droits parfois contestés : Jacques Barrot, le commissaire chargé de la Justice, de la Sécurité et de la Liberté, reconnaît que les relations avec certains pays comme le Maroc, la Libye et l’Algérie sont compliqués car ces pays refusent d’accepter des accords de réadmission dans leur partenariat avec l’UE, accords qui "permettent de renvoyer les gens dans des conditions acceptables".

Cela dit, l’UE expulse les sans-papiers, que cet accord soit ou non signé. La signature de ces accords ne sert qu’à dé-responsabiliser l’Union Européenne par un simulacre d’égalité entre les pays qui expulsent et ceux qui reçoivent. Ces logiques de contrôle et de refoulement poussent les immigrés à voyager dans des conditions de plus en plus dangereuses. La FTCR (Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives) recense 13 444 morts d’immigrés aux frontières de l’Europe depuis 1988 (pour la plupart, noyés en Mer, ou asphyxiés dans les navires de cargaison).

Nombreuses sont aussi les victimes des répressions policières, notamment à Ceuta et Melilla. Les associations qui dénoncent ces meurtres sont traînées devant les Tribunaux : l’Association Pro Droits de l’Homme en Andalousie a comparu en tant qu’accusation publique aux diligences ouvertes dans les tribunaux d’Algésiras pour avoir exigé la poursuite de l’enquête sur le meurtre d’Abdelhadi Lamhamdi par un garde civil à Tarifa (Cadix) en 2000.

Bien entendu, tous les immigrés ne sont pas traités de cette manière : l’" immigration choisie", c’est valable à l’échelle européenne. Pour attirer les travailleurs qualifiés, le Parlement Européen invente une "carte bleue" permettant de travailler dans les Etats Membres. Les candidats à l’obtention de cette carte doivent avoir trouvé un travail au sein de l’Union Européenne et présenter un diplôme universitaire dans le secteur choisi. Le vol des cerveaux du Sud continue, et parallèlement, 4 à 8 millions de sans-papiers travaillent dans l’Union Européenne dans les secteurs de la construction, de la restauration, du nettoyage - exploités par les patrons, n’ayant accès à aucuns soins, retraites, ou aide sociale, payés au rabais, tirant les salaires de tous les travailleurs vers le bas.

De plus, les différents Etats accompagnent cette double exploitation d’ordre colonial d’une couche superficielle d’actions à caractère humanitaire, pour abuser les populations et leur faire croire à la bonne volonté des Etats : en 2008, la France a accueilli 500 chrétiens d’Irak en grande pompe. L’événement fut sur-médiatisé, notamment la participation de Kouchner et Hortefeux à cet accueil.

Ce traitement de faveur, qui devrait être le même pour toute personne voulant entrer sur le territoire européen, qu’il soit chrétien, musulman, juif ou athée, et de quelque pays qu’il soit, a au contraire été présenté comme un acte de générosité hors du commun de l’État français, alors même que des milliers d’Irakiens se trouvent en France sans la possibilité de demander le droit d’asile, du fait de Dublin II, et a permis de relancer, à travers une analyse simpliste de la situation en Irak, de relancer l’islamophobie : les chrétiens sont massacrés (par qui? devinez), donc la France chrétienne en rapatrie pour les sauver ! … en oubliant bien sûr que les conflits en Irak sont les fruits des impérialismes américains et français … et que les populations musulmanes sont également victimes de massacres …

La question de l’immigration au sein de l’Union Européenne est gérée selon toutes les logiques capitalistes : colonialisme, division et concurrence des travailleurs migrants entre eux, sur des critères de compétences, d’appartenance à un peuple ou à une religion, concurrence des travailleurs dits régularisés et français, contre les travailleurs sans-papiers…

En Europe, malgré les manipulations des différents gouvernements, le peuple prend conscience de cette situation : les mouvements de solidarité à l’égard des sans-papiers prend toujours plus d’ampleur (à la mi-Mars, la Belgique a connu une mobilisation sans précédent des associations de défense des sans-papiers) (Le Monde, 16/03/2009). De plus en plus, les arguments des défenseurs des sans-papiers s’éloignent des sentiments humanitaires, pour s’orienter vers une analyse politique et économique du problème. Les sans-papiers eux-mêmes se battent en tant que travailleurs, comme l’ont montré en 2008 les grèves de sans-papiers, soutenus par des syndicats non-spécifiques (CGT, SUD, CNT…).

Le non-respect des immigrés n’est pas un accident de l’Union Européenne, elle en est constitutive, comme tout système capitaliste, qui se fonde sur l’exploitation des travailleurs et leur division. C’est le même système économique, qui repose sur l’exploitation économique d’une classe par une autre, qui génère l’exploitation du Sud par le Nord, et utilise le racisme, le sexisme, l’islamophobie, la judéophobie, toute discrimination religieuse, et toute discrimination en général (notamment l’homophobie), pour dresser les peuples les uns contre les autres et nous empêcher de nous unir.

Combattre pour la régularisation de tous les sans-papiers, la libre circulation de tous, l’égalité de droit et de fait pour tous, c’est combattre le capitalisme.

Marie Geaugey

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