20 janvier 2009

 

Palestine années trente ...

/.../ Les sionistes qui avaient émigré en Palestine à la fin du 19ème siècle voulaient que toute la population soit juive. En Afrique du Sud, par contre, les blancs étaient les capitalistes et leur entourage, alors que les noirs étaient les travailleurs. En Palestine, avec le niveau de vie très bas des Arabes par rapport aux Européens, et avec un chômage, visible et caché, très important, le moyen d’exclure les Arabes était de leur fermer le marché du travail juif. Il y avait pour cela un certain nombre de méthodes. D’abord, le Fonds National Juif, propriétaire d’une grande partie des terres aux mains des Juifs, y compris d’une grosse portion de Tel Aviv, avait un règlement qui insistait sur le fait que seuls des Juifs pouvaient être employés sur ces terres.

Je me souviens qu’en 1945 un café de Tel Aviv fut attaqué et presque entièrement détruit parce que le bruit courait qu’un Arabe y était employé comme plongeur. J’ai aussi le souvenir, lorsque j’étais à l’Université Hébraïque de Jérusalem entre 1936 et 1939, de manifestations répétées contre le vice-chancelier de l’université, le Dr Magnes. C’était un Juif américain riche et libéral, et son crime était d’être le locataire d’un Arabe. Il n’y a probablement aucun étudiant, disons de la London School of Economics, qui sache ou qui se soucie de savoir si le vice-chancelier est propriétaire de son logement ou s’il le loue à un catholique, un protestant ou un juif.

En mars 1932, David Ben Gourion, dirigeant du Mapai, le parti travailliste d’Eretz Israël, et futur premier ministre de l’Etat hébreu, fit savoir clairement qu’il était fortement opposé à l’emploi de travailleurs arabes par des Juifs. Il proclama : « Personne ne doit penser que nous sommes ouverts à l’existence d’un emploi non-juif dans les villages. Nous ne cèderons pas, je dis nous ne cèderons aucun lieu de travail dans le pays. Je vous le dis en toute responsabilité, il est moins honteux de monter un bordel que d’évincer les Juifs de leur travail sur la terre de Palestine ». Ne vous imaginez pas que c’étaient là de simples paroles. Les bordels de Tel Aviv soutenaient la comparaison avec les meilleurs, mais il n’y avait pas un seul travailleur arabe dans la ville.

Dans ce domaine il n’existait pas de véritable différence entre les sionistes de droite ou de gauche. Les sionistes de gauche d’Hashomer Hatzaïr n’étaient pas en reste, et il ne fait aucun doute que Bentov, l’un de leurs dirigeants, avait raison lorsqu’il disait : « Le Mapai n’a pas le monopole de la revendication d’un travail juif. Nous sommes pour l’élargissement maximal du travail juif et pour son contrôle dans l’économie juive » [1]. En fait, dans tous les cas de mise en place de piquets contre le travail arabe il n’y a pas un seul exemple où Hashomer Hatzaïr n’y ait pas participé, ou au moins apporté son soutien.

La fédération syndicale sioniste, la Histadrout (Fédération Générale du Travail Hébreu), imposait à tous ses membres une double cotisation, l’une pour la défense du travail hébreu et l’autre pour la défense du produit hébreu. La Histadrout organisait des piquets contre des maraîchers qui employaient des Arabes, forçant les propriétaires à les licencier.

Je me souviens de l’incident suivant. A l’époque, Chanie [ma future femme] venait juste d’arriver dans le pays et elle m’avait rejoint dans un logement proche du marché juif à Tel Aviv. Un jour, elle vit un jeune homme juif marchant parmi les femmes qui vendaient des légumes et des œufs, et de temps en temps il brisait les œufs avec ses chaussures ou versait de la paraffine sur les légumes. Elle demanda : « Que fait-il ? » Je lui expliquai qu’il contrôlait si les femmes étaient juives ou arabes. Dans le premier cas, tout allait bien ; dans le second, il utilisait la violence. Chanie réagit : « C’est exactement comme en Afrique du Sud ! », d’où elle arrivait. Je lui répondis : « C’est pire. En Afrique du Sud, au moins, les Noirs peuvent trouver un emploi ».

Extrait de l'autobiographie de Tony Cliff (Ygaël Gluckstein), Un monde à gagner. En voici un autre petit extrait :

/.../ Il y avait dans le pays une petite école où les enfants juifs et arabes étaient mélangés. Cet établissement avait été fondé et financé par un de mes oncles, Chaim Margalit-Kalvarisky. Il était très à son aise, étant le dirigeant de l’organisation de Rothschild en Palestine. Il avait aussi fondé un minuscule groupe de Juifs et d’Arabes libéraux appelé Brit Shalom (la Ligue de la Paix). Cet oncle était en butte aux sarcasmes de mon père et de ma mère qui le considéraient comme fou. Il était tellement obsessionnel qu’il parlait rarement d’autre chose que de la paix avec les Arabes. Chanie trouvait qu’il y avait une grande ressemblance entre lui et moi – tous les deux un peu dérangés. Elle me dit : « Il doit y avoir un lien du sang expliquant cela ». Je lui répondis que Kalvarisky ne m’était apparenté que par alliance : il avait épousé la sœur de mon père. Ses actes ont probablement concentré de plus fort mon attention sur la question de l’exclusion des Arabes de mon école. Je me suis toujours identifié avec les parias.

L’ostracisme envers les Arabes ne se limitait pas à l’éducation. Ils étaient aussi exclus des logements possédés par des Juifs. Le résultat de cette ségrégation, c’est que pendant les 29 années où j’ai vécu en Palestine je n’ai jamais été sous le même toit que des Arabes.

Ce texte de Tony Cliff (Palestine 1917 - Londres 2000) nous rappelle que les premiers antisionistes étaient les membres de la gauche communiste et révolutionnaire juive.

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