18 avril 2008

 

Les filles voilées : parlons-en encore

NOUVEAU (20/01/2008) : Incendie volontaire dans une mosquée de la banlieue de Toulouse. Soyons clair : il existe un lien direct entre l'islamophobie 'républicaine' inscrite dans la loi de 2004 sur les signes religieux à l'école et les actes islamophobes condamnés hypocritiquement par Alliot-Marie et Sarkozy.


Je reviens d'une des meilleures réunions auxquelles j'ai assisté depuis des mois sinon des années. Il s'agit d'une présentation du livre Les filles voilées parlent (Editions La fabrique, 2008) à la Librairie Tawhid à Saint-Denis. J'ai eu le plaisir d'écouter les interventions des trois auteurs, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian (toutes excellentes), et de participer au débat très riche qui a suivi. Malheureusement j'étais apparemment le seul militant de gauche de Saint-Denis à considérer la réunion comme digne d'intérêt (ou peut-être qu'ils n'osent pas entrer dans un local qui se trouve à côté d'une salle de prière ?).

Provoquée inconsciemment par un participant un peu maladroit, une bonne dizaine des 35 personnes présentes (hommes/femmes, voilées/non-voilées, musulmans/non-musulmans) a pris la parole et la discussion a continué pendant plus de deux heures. Pour la majorité des intervenants, il ne pouvait y avoir de compromis sur la question d'une loi ('contre les signes religieux à l'école') jugée discriminatoire, raciste et sexiste. Considérer qu'elle peut être aménagée ou simplement contournée est non seulement irréaliste, mais dangereux dans la mesure où l'absence d'opposition ne peut qu'encourager d'autres attaques à l'avenir.

Le débat a porté plutôt sur le problème de la discrimination professionnelle contre les femmes voilées, les stratégies à adopter pour lutter contre les effets de la loi et plus généralement contre l'islamophobie, et beaucoup d'autres questions comme le rôle des médias, ou le choix d'enlever le voile pour trouver un travail ... Nous avons également discuté du concept de "neutralité de l'espace public", très utilisé à gauche et même à l'extrême gauche (1), qui représente en fait une dérive dangereuse (comme définir "l'espace public" ? quel sens donner à l'idée de neutralité ?).

Je ne peux que vous encourager à inviter les auteurs à animer une telle réunion dans votre ville ou quartier et bien sûr à lire et à commander des exemplaires du livre.

(1) Ainsi, Raoul-Marc Jennar, dans un long texte sous forme de lettre à Daniel Bensaïd sur le Nouveau parti anticapitaliste, parle de :

"la liberté de culte, c’est-à-dire à mes yeux, la laïcité qui elle seule garantit la liberté de croire ou de ne pas croire et neutralise l’espace public qui est l’espace commun où la liberté des uns ne peut agresser celle des autres. La remontée en puissance du fait religieux doit nous faire devoir d’expliquer que la laïcité est la forme la plus organisée de la tolérance."

Cette formulation me paraît pour le moins ambiguë. D'abord parce que la liberté religieuse ne peut être réduite à "la liberté de croire". Peut-on imaginer une société où il existait une "police de la pensée" à la George Orwell ? Non, la liberté religieuse, pour avoir un sens, doit inclure la liberté de pratiquer sa religion et de manifester ses croyances, y compris en faisant (pacifiquement) du prosélytisme.

En tant que militants révolutionnaires, nous revendiquons des libertés politiques qui comprennent le droit de manifester, de faire grève, de faire de la propagande (=prosélytisme). Je ne revendique pas le droit d'être marxiste chez moi ou de garder mes opinions pour moi. De quel droit interdirait-on ces droits aux croyants ?

Ensuite parce qu'il est impossible à savoir ce qui signifie l'expression : "la laïcité qui ... neutralise l'espace public". Je trouve personnellement l'idée d'un espace public "neutre" très triste. Elle trahit une vision monotone et grise de la société. Mais ce n'est pas simplement un problème d'ésthétique. Comme dit Pierre Tevanian, "neutralité" peut avoir un sens positif. Dans ce cas, le terme signifie des droits égaux pour tous et pour toutes, l'absence de discrimination. Ce n'est pas comme cela qu'elle est interprétée par l'immense majorité de ceux qui défendent "la tradition française de la laïcité". Pour eux, "neutralité" signifie absence de manifestations religieuses dans un "espace public" mal défini. Sauf que dans la pratique c'est une "neutralité" qui s'applique aux seuls musulmans.

Enfin, revenons au terme "espace public". Il est assez flou pour inclure des espaces appartenant à l'Etat (l'école "publique" ou les salles d'attente des services publics) mais aussi tout espace ouvert au public (squares, magasins, restaurants, marchés et même la rue). Qu'il soit utilisé par des militants de gauche dans ce contexte est assez désespérant. J'en ai déjà entendu qui disaient qu'ils se sentaient "menacés" en voyant une femme voilée, que cela ne se faisait pas "chez nous" ou même qu'ils avaient envie de "rentrer dedans". C'est ce qui explique le manque de réaction de la plupart de ces militants quand des mères voilées sont interdites de sorties scolaires ou de venir chercher leurs enfants à l'école.

On peut poser la question plus directement. Quelle différence y a-t-il entre un "philosophe" qui déplore doctement la présence de femmes voilées dans nos rues, le militant laïc qui voit une menace islamiste partout et veut les interdire et le sknihead qui les agresse physiquement ?

J'attends de nos dirigeants politiques une position ferme et de principe sur ces questions et qu'ils clarifient l'ambigüité de leurs formulations. Sinon je reste méfiant.

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Comments:
connaissez-vous ce texte? très socratique:

"Comment faire comprendre cela ? Ce trouble qui est le mien, cette gêne atroce, ce malaise que j’éprouve en présence de toute personne, homme ou femme, qui ne porte pas une chaise renversée sur la tête. J’ai beau savoir par expérience que de telles rencontres sont encore possibles, et même assez fréquentes, m’y attendre donc et m’y préparer, j’en suis chaque fois bouleversé. Je n’ai guère de principes, je m’efforce toujours de penser librement et de respecter les choix de tous, mais je ne peux m’empêcher de sursauter quand je croise une personne qui ne porte pas une chaise renversée sur la tête, quelque chose en moi est atteint et ce quelque chose, il me faut l’avouer – si mon sens du goût et de l’équilibre harmonieux des masses s’en trouve aussi affecté – est d’ordre moral. Je suis froissé, blessé, je ressens cela comme une provocation grave – telle pour d’autres, je crois, la nudité dans les églises – une désinvolture sacrilège, et je dois me retenir d’insulter ces misérables, de les frapper même, car je serais sans doute capable de violence dans ces moments là – je me maîtrise, jusqu’à présent je suis toujours parvenu à me maîtriser : ma lèvre tremble, mes poings se crispent, je passe mon chemin."


Eric chevillard, « Au plafond » (Édition de Minuit, 1997)
 
Excellent !
 
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