26 mai 2006

 

Peut-on être de gauche et islamophobe ?


EN INTRODUCTION A UN TEXTE DE CATHERINE SAMARY (à paraître dans le prochain numéro de Socialisme International).

Nous sommes heureux de proposer à nos lecteurs ce texte de Catherine Samary, qu’elle a bien voulu nous autoriser à publier. Catherine Samary a été parmi les premières militantes à s’opposer publiquement et à l’intérieur de sa propre organisation, la LCR, à l’attitude de la majorité des militant(e)s de gauche dans l’affaire de la fameuse loi contre le « voile islamique ».

Catherine souligne à juste titre la contradiction entre la position adoptée par la LCR quand la première affaire du foulard a éclaté en 1989, et celle adoptée en 2004. Entre temps, il est vrai, la présence d’une minorité musulmane de plus en plus visible – des immigrés mais aussi une, voire deux générations nées sur le sol français – a été habilement exploitée par des courants réactionnaires pour renforcer leur influence dans les milieux populaires et ouvriers. La fixation des médias sur l’influence des « imams étrangers » et la prétendue « menace islamiste » dans les banlieues, dans un contexte international marqué par les attentats du 11 septembre et la propagande en faveur de la guerre du monde « civilisé » contre des fanatiques musulmans, a fait de considérables dégâts au sein de la population. Il serait naïf de croire que cette ambiance n’a pas produit ses effets jusqu’à dans les rangs de l’extrême gauche – au point où certains camarades, sans doute pris de panique et manquant de formation sur cette question, nous sortaient à l’époque des arguments qu’on pourrait qualifier d’ « islamophobes de gauche ».

Catherine est parmi ceux et celles – très peu nombreux à gauche – qui ont cherché à comprendre les différents courants de pensée au sein de la communauté musulmane et à nouer des liens positifs avec les groupes et les individus les plus ouverts. Ce texte est un bon exemple de la rigueur intellectuelle et du sens de la pédagogie dont elle a toujours fait preuve, mais ne donne pas une idée adéquate de l’extrême patience et de la gentillesse qui la caractérisent dans se rapports avec ses opposants, comme avec ceux qui partagent son point de vue. Nous croyons même qu’elle est un brin trop gentille !

Dans son texte, Catherine critique ce qu’elle appelle le « campisme », qui consiste à traiter ses opposants (au sein de la gauche) en ennemis et à adopter l’attitude que « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». Ce campisme existe d’abord chez les militants laïcs et féministes, partisans de l’interdiction des signes religieux ou de la position « ni ni », pour lesquels ceux qui défendent le droit de porter – ou le cas échéant de ne pas porter – le voile sont nécessairement des « pro-voile », ce qui a été dit et répété des milliers de fois publiquement et dans des débats internes. A tel point qu’on commence à croire qu’ils le pensent vraiment ! Le campisme peut exister également parmi ceux qui défendent les jeunes filles voilées et plus généralement luttent contre la diabolisation des musulmans.

Là où nous avons parfois des désaccords, généralement tactiques, avec Catherine, c’est quand elle refuse le terme « combat », lui préférant celui de « débat », pour caractériser l’opposition de la minorité à la tendance majoritaire. Certes, le débat est utile, et peut conduire les uns et les autres à changer, ou à approfondir, de point de vue. A Socialisme International, nous avons participé à ce débat, à travers de nombreux articles dans cette revue mais également dans le débat interne à la LCR et sur des forums. Mais ce « dialogue », aussi enrichissant qu’il puisse être pour les participants, ne doit pas devenir un débat qui tourne en rond et qui reste limité à des cercles universitaires. Dans la gauche, sur cette question, il y a bien un combat d’idées et une lutte politique à mener, car les enjeux ne sont pas purement intellectuels, mais concernent l’avenir d’une fraction significative de la population et celui du mouvement ouvrier et anti-capitaliste dans son ensemble. Il est d’ailleurs regrettable que la minorité « foulard » de la LCR ait été relativement timide et soit tombée actuellement dans un état de sommeil, alors que certains camarades se découragent ou quittent l’organisation sur la pointe des pieds. Ne pas tomber dans un campisme binaire caricatural et simplificateur, d’accord – ne pas défendre ses couleurs quand c’est nécessaire, pas d’accord !

Nous n’avons pas l’espace ici de faire la critique du cadre théorique de l’article de Catherine, avec lequel nous sommes tout à fait à l’aise. Nous partageons complètement sa critique de l’ « ouvriérisme » de certains (disons-le clairement, de groupes trotskistes comme LO et le PT, ainsi que de la Plate-forme 2 de la LCR, notamment), mais soulignerions sans doute un peu plus le fait que la prise en compte des revendications, des sensibilités et des spécificités des minorités opprimées par le mouvement marxiste est dans la plus pure tradition… léniniste. Nous ne défendons pas la liberté d’expression religieuse malgré notre marxisme, mais justement parce que nous sommes marxistes.

D’autres points sont à discuter. Il est par exemple grand temps que la question du « multiculturalisme » soit sérieusement débattu, au lieu d’être utilisé comme repoussoir par des partisans de l’ « universalisme français ». Le multiculturalisme n’est pas, contrairement à une attitude très répandue dans la gauche française, un produit du néo-libéralisme « anglo-saxon », mais à bien des égards un des acquis du radicalisme des années soixante – et un acquis qui doit être défendu contre l’offensive réactionnaire actuelle. Or, dans ce texte, la référence de Catherine au soi-disant « modèle anglo-saxon » est assez ambiguë.

Sur la religion, Catherine fait des remarques très justes. Il nous semble que les croyances religieuses doivent être analysées dans le contexte de l’oppression dont souffrent toutes les couches populaires, et notamment les immigrés (et plus particulièrement les immigréEs, victimes de plusieurs oppressions à la fois). A cet égard, si nous parlons très souvent, et à juste titre, de l’islam, personne, à ma connaissance, ne semble sérieusement s’intéresser à un phénomène analogue qui touche les communautés noires (comme les africains, les domiens, les haïtiens et même les indo-pakistanais) en particulier – celui du succès et de l’hyper-activisme des églises charismatiques et évangéliques. Ce phénomène, il me semble, est encore plus difficile à cerner que celui de la montée de l’islam, ce qui peut rebuter les chercheurs et les militants « blancs » et non-croyants les plus hardis. Or, si je ne me trompe pas, des centaines de milliers d’adhérents de ces églises font aussi partie de la classe ouvrière, et sont au moins aussi discriminés que la minorité musulmane. Nous avons, il me semble, un très long chemin à faire avant de pouvoir unir tous les combats des opprimés et des exploités. Ce n’est sûrement pas en se basant sur l’idéologie officielle et bien fatiguée du « modèle républicain français » que nous allons arriver ! [L'article de Catherine SAMARY paraîtra dans le numéro 15-16 de la revue Socialisme International, juin 2006]

POSTSCRIPTUM DE LAURENT LEVY

L'article de Catherine Samary, 'Au delà du voile et de la laïcité', a été publié sur le site du Mouvement des Indigènes de la République. Il a été suivi d'une note de Laurent Lévy qui contient des précisions intéressantes sur l'affaire d'Aubervilliers :

"J’espère que Catherine Samary ne m’en voudra pas de rectifier un point de fait de son article, qui concerne ce dont je peux témoigner, pour avoir été personellement dans l’oeil du cyclone. Elle m’en voudra d’autant moins que la formule qu’elle emploie est très probablement un simple dérapage de plume, puisqu’elle connait la réalité du déroulement de cette affaire - j’ai eu l’occasion d’en parler avec elle la première fois que je l’ai rencontrée, en janvier 2004.

Catherine écrit : "« l’affaire d’Aubervilliers » où l’exclusion des jeunes filles Lévy fut finalement acceptée par un enseignant membre du BP de la LCR."

L’inexactitude porte sur l’expression "fut finalement acceptée". Cette formulation pourrait laisser entendre que la seule chose que l’on pourrait reprocher à ce membre de premier plan de la direction de la LCR, Pierre-François Grond, aurait été de ne pas mener bataille contre l’exclusion, de s’y êtrer résigné, de l’avoir combattue mollement pour, en désespoiur de cause, l’accepter. Et il est vrai que cela serait certainement déjà une honte pour une personne se prétendant un dirigeant "révolutionnaire".

Mais les choses ne se sont pas déroulées ainsi. Pierre-François Grond était le professeur d’histoire et de géographie, et le professeur principal, de l’une de ces deux lycéennes, alors âgée de 16 ans. Il fut en réalité l’un des véritables organisateurs de son exclusion, au motif qu’elle était "militante", tout en précisant qu’elle était "intelligente", et "élève par ailleurs vive et agréable".

A supposer un enjeu idéologique majeur à cette question de vêtements (un autre militant de la LCR, Rémi Dulocquin, expliquait doctement que l’exclusion aurait pu être évité si les lycéennes en cause avaient accepté de laisser dépasser le lobe de leur oreille et une mèche de cheveux de leur foulard...), force est de noter que, à moins de quinze jours de la rentrée, un professeur d’histoire qui capitule en rase campagne devant une enfant de seize ans et renonce à tout effort pédagogique et de conviction ne mérite ni le titre de professeur, ni celui de militant révolutionnaire.

Notons aussi que, même non fondée, "l’accusation" de militantisme avait quelque chose d’étrange dans la bouche d’une personne qui fut elle même dirigeante d’une organisation politique de jeunesse.

Pierre-François Grond a mené bataille pour ces exclusions, en collusion avec d’autres militants de la LCR du lycée (Mathiew Berrebi, Rémi Dulocquin...) et des militant-es de Lutte Ouvrière (Georges Vartaniantz, Loris Castellani, Lise Tchao...). Il est vrai que la période était aux grandes embrassades pré-électorales entre les deux formations d’extrême-gauche.

L’expression "ni voile ni loi" prend tout son sens dans cette organisation d’une exclusion sans loi de filles voilées. L’attitude de ce dirigeant de la LCR n’a d’ailleurs fait l’objet d’aucune contestation officielle de son organisation. L’hebdomadaire Rouge lui a même ouvert ses colonnes, pour y présenter, en complicité avec Matthiew Berrebi, une version falsifiée de toute l’histoire. Un rectificatif que j’avais alors adressé est resté lettre morte.

Les quelques personnes qui ont vu le petit sourire de satisfaction triomphante de Pierre-François Grond lorsqu’a été annoncée l’exclusion définitive de cette lycéenne de 16 ans, "élève par ailleurs vive et agréable", ne l’oublieront pas de sitôt.

Je tenais à rectifier ce point."

Merci pour ces détails, Laurent !

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