17 mai 2009

 

Leçons de Strasbourg : Construire un mouvement contre la guerre globale



Un texte de Denis Godard

Il faudrait un livre pour lister tous les obstacles mis aux manifestations contre le sommet de l'Otan à Strasbourg dans leur préparation, leur mobilisation et leur réalisation.
Malgré cela le vœu de Sarkozy d'une ville sans manifestants n'a pas été exaucé. Encore une fois la rue a plus fait la une des médias que le sommet lui-même.
Et la volonté de mettre en avant les manifestants "casseurs" s'est retournée assez largement en une remise en cause de l'action des forces militaro-policières exposant la nature du dispositif militaire déployé pour tenir ce sommet.(1)
Cet aspect positif du bilan ne doit pas nous empêcher de tirer, sans complaisance, les leçons de Strasbourg en regard des exigences que posent à notre mouvement la remise au premier plan de l'Otan et le type de moyens utilisés pour empêcher toute contestation.
Ce texte se veut une contribution pour développer ce débat pour avancer vers la recherche de solutions communes en l'absence desquelles nous serions tous et toutes perdants.

De quoi l'Otan est-elle le nom ? La retour du "Grand jeu"

L'importance mise sur ce sommet par les pouvoirs en place est le reflet d'un choix politique. D'organisation de second plan dans la stratégie unilatérale des Etats-Unis sous l'administration Clinton et surtout Bush (on l'utilise quand c'est possible, sinon on fait sans), l'Otan redevient un outil central pour la stratégie impérialiste des Etats-Unis ainsi que pour l'Allemagne et la France. (2)
La conjonction, la même semaine, des sommets du G20 à Londres et du sommet de l'Otan à Strasbourg, n'est pas un simple hasard de calendrier. Dans un contexte de crise profonde du capitalisme, elle a permis de mettre en évidence les liens entre la domination économique de la planète par les grandes puissances et les moyens militaires dont elles se dotent pour assurer cette domination. Ce devrait être une leçon fondamentale à tirer pour notre mouvement parfois tenté de séparer les questions sociales des questions de solidarité internationale et de lutte contre la guerre.
Il y a pourtant quelque chose qui a rarement été souligné dans cette conjonction. Tous les pays représentés à Londres ne l'étaient pas à Strasbourg, en premier lieu la Russie ou la Chine.
L'Otan est une alliance entre certaines puissances. Or toute alliance est exclusive autant qu'inclusive : elle définit ceux qui sont "avec" autant que ceux qui sont "contre". Nicolas Sarkozy en a donné le fondement idéologique quelques semaines avant Strasbourg en parlant de l'évidence de la "famille occidentale", justification aux relents racistes évidents. Mais cela ne fait que recouvrir le véritable ressort de cette alliance, explicitement présent dans tous les documents stratégiques de l'administration US depuis des années : la nécessité d'utiliser sa domination militaire pour prévenir dans les décennies à venir l'émergence de puissances économiques concurrentes, en premier lieu la Chine.
Et l'Otan n'est pas n'importe quel type d'alliance, c'est une alliance militaire. Moins que jamais, sur le marché international, la concurrence entre capitalistes ne se règlera par le libre jeu du marché. De ce point de vue nous revenons à ce qui fut appelé le "Grand jeu" des alliances au début du XXè siècle et qui a préparé les deux guerres mondiales du siècle passé. Ce "Grand jeu" est fluctuant et les alliances ne sont pas figées mais sa tendance principale est claire : il s'agit pour les Etats-Unis d'isoler et marginaliser le plus possible (diplomatiquement et militairement) la Russie mais surtout la Chine.
On comprend mieux dans cette perspective stratégique l'importance de la Turquie ou du Pakistan pour les Etats-Unis ainsi que leurs tentatives pour au moins neutraliser l'Iran (y compris en se montrant aujourd'hui prêts à négocier avec un régime hier caractérisé comme terroriste).
Les puissances impérialistes "secondaires", dont la France, peuvent bouger dans ce "Grand jeu" en fonction de l'évolution des rapports de forces et de leurs intérêts spécifiques. Mais leurs politiques, quelques soient les prétextes donnés (comme Villepin contre l'invasion de l'Irak), n'ont et n'auront d'autre fondement que la défense des intérêts de leur propre classe dirigeante. Jamais l'opposition à la puissance impérialiste principale que sont les Etats-Unis ne devrait nous amener à soutenir les positions de notre propre classe dirigeante ni à favoriser la moindre illusion quant à ses intentions.
Dans le conflit pour l'hégémonie mondiale, préparation de la guerre impériale et aggravation de la guerre sociale vont de pair dont les victimes sont ici comme ailleurs les travailleurs et les peuples.

La globalisation de la guerre

Les conséquences de cette situation devraient déterminer les grandes lignes de la stratégie de notre mouvement et de ses délimitations :
1 - Quelques soient ses spécificités historiques chaque zone de tension dans le monde devient plus directement un enjeu du positionnement des différentes puissances : il y a une globalisation de la guerre. Le nouvel incident diplomatique entre la Russie et l'Otan autour des manœuvres militaires en Géorgie en est un exemple. L'Otan comme outil des impérialismes dominants et moteur d'accélération des tensions devrait être notre cible principale et non plus spécifiquement tel ou tel conflit. Ou plutôt l'importance mise sur tel ou tel conflit doit être déterminée par son importance dans la stratégie de l'Otan (comme l'est l'Afghanistan aujourd'hui...). Plus que jamais Israël est un allié clef pour l'Otan.
2 - Ce "Grand jeu" des recompositions entraîne une poussée, dans tous les pays, du militarisme, renforcement et sophistication de l'armement et des dispositifs militaires. Il ne faut pas se faire d'illusion sur les propositions d'Obama sur le désarmement nucléaire. Leur manque d'inefficacité vient du cynisme qui les sous-tend : il s'agit pour la puissance militaire hégémonique de se donner les moyens de limiter les prétentions des autres aux ressources dont elle dispose elle-même. Ces propositions permettront en outre de justifier demain des mesures plus radicales envers des Etats qui "mettent en danger la paix mondiale". Notre mouvement doit refuser de tomber dans le piège. Il faut exiger, sans compromis, la destruction des arsenaux nucléaires des principales puissances alliées de l'Otan, en premier lieu les Etats-Unis, la France ou Israël.
3 - Cette poussé du militarisme est étroitement liée aux questions économiques. D'abord parce qu'elles en sont à l'origine. La compétition sur la scène internationale, exacerbée par la gravité de la crise, exige aussi le renforcement de la guerre sociale dans chacun des pays. Mais le militarisme devient aussi une cause : l'allocation nationale des ressources vers l'industrie de guerre impose des choix budgétaires qui se font au détriment des besoins sociaux. Combattre toutes mesures de renforcement du militarisme doit être combiné à la dénonciation des restrictions dans les budgets sociaux.
4 - La globalisation de la guerre n'est pas uniquement géographique, elle signifie aussi une évolution de toutes les institutions. Militarisation des relations internationales et renforcement des politiques et des dispositifs sécuritaires vont de pair. La lutte contre ces politiques et ces dispositifs et la solidarité avec ceux et celles qui en sont victimes deviennent, plus que jamais, une composante du mouvement contre la guerre globale.
5 - Les classes dirigeantes doivent impérativement construire des consensus nationaux autour de la défense de leurs intérêts. D'où le renforcement des offensives racistes et le retour des valeurs supposées occidentales. Le combat contre cette offensive fait intégralement partie de notre lutte.

La question de la violence

La question de la violence n'est plus ni une question abstraite ni une question que l'on peut contourner au sein du mouvement pour des raisons objectives issues directement du durcissement des antagonismes sociaux. Quelques soient les divergences stratégiques que nous puissions avoir au sein de notre mouvement quant à l'utilisation de la violence, il y aurait quelque obscénité à accepter de comparer la violence des manifestants à celle d'un système construit sur la violence de masse préméditée, celle de la dette et des centaines d'immigrants qui meurent sur nos côtes, celle de la destruction de milliers de vie au travers des licenciements de masse sans parler de la destruction de l'environnement et des guerres dites préventives.
Par ailleurs nous devons désormais tenir compte du fait que la militarisation des relations internationales s'accompagne aussi d'une militarisation, par les Etats, de la "gestion" des rapports sociaux dont Strasbourg n'est qu'un symbole.
Il y a de l'hypocrisie ou au moins de la naïveté de la part de ceux et celles qui dans notre mouvement ont joint leur voix aux critiques de la violence des manifestants à Strasbourg. Comment était-il possible d'appeler à venir manifester dans une ville transformée en bunker sans prendre en compte cette question ?
L'équation est plus complexe qu'une alternative entre non-violence de principe ou violence de la résistance. Pour ne pas capituler devant toute menace d'usage de la violence par le pouvoir(3), il nous faut élaborer une stratégie de prise en compte de la violence dans nos confrontations avec lui pour agir de manière efficace et en limiter les conséquences dans notre camp.
Il nous faut par ailleurs tenir compte du fait que la violence est aussi, de la part du pouvoir, une arme idéologique pour diviser notre mouvement entre supposés "radicaux" et "modérés". Cette capacité à nous diviser a été favorisée, dès la préparation de notre mobilisation, par la quasi-absence de coordination entre deux composantes du mouvement, que je qualifierai de légaliste et insurrectionniste.


L'impasse du légalisme

De ce point de vue, une des leçons de Strasbourg pour notre mouvement est l'impasse du légalisme. C'est la politique qui a dominé dans les instances internationales organisant le contre-sommet de Strasbourg. Dans cette optique il s'agissait de négocier, a priori, avec les institutions les modalités d'expression de la contestation. On ne peut évidemment réduire cela à une question technique ou tactique. Cette politique est liée à une compréhension des institutions (y compris policières) comme instances légitimes et démocratiques dont nous pourrions contester la politique mais pas l'existence. Soyons clairs, cette position politique a toute sa place dans le mouvement antiguerre et plus généralement dans le mouvement social ne serait-ce que parce qu'elle influence largement des millions de ceux et celles que le système exploite et opprime. Il n'empêche que Strasbourg en a révélé l'impasse.
Cela a d'abord conduit à accepter des conditions d'organisation de la contestation qui paralysait celle-ci. Le seul endroit accordé par les autorités pour loger les manifestants était le village dans des conditions excluant un grand nombre de participants éventuels (camping et distance du centre) et favorisant l'action des forces de police pour marginaliser les manifestants. Le lieu du contre-sommet, à des kilomètres du centre-ville a permis d'éviter d'en faire un centre réel de débats, d'organisation et de coordination de l'ensemble des événements. Enfin le lieu et le trajet de la seule manifestation "légale", le samedi, était une parodie de nos possibilités d'expression qui ne pouvait que refroidir les ardeurs des manifestants potentiels : à quoi bon dépenser argent et énergie pour participer à une manifestation totalement symbolique ?
Nombreux sont ceux et celles qui pourraient en tirer la conclusion que, tant qu'à faire, il vaut mieux multiplier des manifestations dans leur propre ville plutôt que sur le lieu où se tient le sommet.
Tous ces éléments favorisaient la fragmentation du mouvement entre ceux et celles qui ne voulaient pas se résigner à un sentiment d'impuissance et les courants voulant, malgré tout, mettre en avant l'expression unitaire et massive de la contestation.
De plus Strasbourg a démontré la réalité des engagements d'un pouvoir qui avait déclaré que son objectif était d'empêcher toute manifestation dans Strasbourg. Ces engagements, pourtant déjà ridicules, ont été allègrement piétinés le samedi de la manifestation. Une partie des cortèges allemands n'a pu franchir le pont de l'Europe. L'accès au lieu de départ de la manifestation pour les cars venant de toute la France comme pour ceux et celles arrivant par la gare et le centre de Strasbourg a été un parcours du combattant.
La question n'est pas de refuser ici l'idée même de négociation (cela reviendrait à nier la réalité actuelle des rapports de forces) avec les institutions mais de savoir sur quelles bases nous menons celles-ci.

L'impasse de l'insurrectionisme

Quelles que soient les raisons précises du pouvoir à un tel dispositif militaire pour protéger le sommet, celui-ci a mis en évidence l'impasse de toutes les tentatives d'action directe, y compris non-violentes, pour bloquer le sommet. Aucune de ces actions n'a atteint ses objectifs minimum. Sans en rajouter ici à la critique dévastatrice des désobéissants faite dans le journal CQFD (ou l'ironie facile sur l'échec des plongeurs interceptés de Greenpeace), même les courants les plus organisés (la "Gauche interventionniste allemande" ou le réseau Dissent) ont en partie au moins implosé devant le niveau d'engagement requis par le dispositif militaire du pouvoir qu'ils avaient largement sous-estimé(4). La Gauche interventionniste allemande qui revendiquait plusieurs milliers de manifestants à Strasbourg n'a, semble-t-il, jamais pu les rassembler dans la matinée pour des blocages ce qui a réduit à néant son intention de faire un cortège cherchant à forcer les barrages policiers lors de la manifestation de l'après-midi. En ce qui concerne le réseau Dissent dont l'objectif était une violence dirigée contre des symboles matériels du capitalisme et non une confrontation directe avec la police, il semble que ce réseau ait été débordé, dès les manifestations du jeudi par les provocations de celle-ci à une confrontation directe ainsi que par la volonté d'une partie des manifestants "d'y aller".
Ceci dit, certains en tireront la conclusion que Strasbourg n'invalide pas en soi cette stratégie mais simplement le fait que "nous" n'étions pas suffisamment préparés. Un des arguments de certains courants dits "autonomes" sera de dire, qu'au travers ces confrontations ils ont fait la preuve de la nécessité d'une préparation "militaire" (et d'un niveau d'armement) plus important. Cette position fait peu de cas du fait que, sur le terrain uniquement "militaire", notre mouvement sera toujours dans un rapport de forces dissymétrique vis-à-vis des capacités militaires du pouvoir. Après les manifestations de Gênes, le dirigeant de Ya Basta qui avait organisé le pôle de milliers de manifestants préparés à la confrontation directe non-violente avec la police(5), Luca Casarini, expliquait lui-même : "Accepter la logique des affrontements militaires serait à la fois une folie et un suicide politique. Notre mouvement ne peut se mettre au niveau de leur puissance militaire. Nous serions écrasés. [...] La phase de la désobéissance civile est terminée. Désormais nous devons évoluer vers la désobéissance sociale". Il ajoutait quelques jours plus tard : "Nous devons faire un troisième choix entre abandonner l'idée de changer le monde ou finir avec un petit nombre de manifestants militarisés." Il finissait en appelant à de plus grosses mobilisations comme seule solution, lançant un appel aux dirigeants des syndicats : "Décidez de quel côté vous êtes. Vous ne pouvez plus rester au milieu. Vos droits seront eux-aussi bientôt menacés."

La troisième voie : démocratie de masse

Il s'agit d'identifier quel pouvoir nous pouvons opposer à celui des classes dirigeantes qui ne disposent pas seulement d'un appareil militaro-policier professionnel et centralisé mais disposent aussi largement des leviers essentiels de la domination idéologique.
Une des raisons pour lesquelles le pouvoir actuel doit développer ses capacités de répression de la résistance est l'affaiblissement de sa légitimité "démocratique". L'importance des mobilisations comme celles de Strasbourg est justement d'accroître cette crise de légitimité en démontrant que les choix politiques faits par les classes dirigeantes se font à l'encontre des intérêts exprimés par la majorité. Depuis les manifestations de Seattle en 1999 les dirigeants du monde ne peuvent se réunir que sous haute protection militaire tandis que des dizaines de milliers de manifestants expriment, dans la rue, l'idée qu'un autre monde est possible. Le 15 février 2003, 30 millions de manifestants, ont exprimé dans les capitales du monde entier, que la guerre en Irak ne pouvait se faire "en leur nom". Là où le traité constitutionnel européen a été soumis à débat et referendum comme en France, il a été rejeté par la population amenant les élites dirigeantes à limiter toute possibilité d'expression institutionnelle réellement démocratique. Les mêmes dirigeants qui justifiaient la guerre par la nécessité d'étendre la démocratie (qu'ils associaient imprudemment à l'économie de marché) refusent d'accepter le résultat des urnes en Palestine ou le résultat des sondages qui réclament la fin de l'occupation en Irak.
A l'inverse notre mouvement doit favoriser l'expression démocratique la plus absolue pour exposer l'absence de légitimité des choix politiques des classes dirigeantes et faire basculer des centaines de milliers de "gens normaux" dans le mouvement. C'est pour cela que dans le cas de manifestations comme Strasbourg notre premier pouvoir vient du nombre de manifestants qui défilent dans les rues.
Au moment où la militarisation de la répression limite les capacités à ne serait-ce que perturber des sommets comme celui de Strasbourg, il est évident que la convergence de centaines de milliers de manifestant-e-s aurait été l'arme la plus sérieuse pour entraver l'organisation du sommet. Par ailleurs, si, comme cela a été argumenté, les organisateurs avaient refusé les conditions inacceptables du pouvoir, menaçant d'organiser le contre-sommet sous forme de meetings de rue dans Strasbourg - s'adressant directement à la population dont on voulait nous isoler. Si nous avions, de manière unitaire, menacé d'organiser, sous une autre forme, la manifestation avec plusieurs cortèges partant du sud de la ville, coordonnés mais rassemblés selon leurs affinités stratégiques, ce sont les autorités qui auraient été rejetées dans la défensive.
Il y a un lien entre les impasses du légalisme et de l'insurrectionisme lors des manifestations de Strasbourg et les impasses auxquelles ces stratégies mènent dans la construction même de la mobilisation. Car ces deux stratégies ont une chose en commun : elles se concentrent sur l'action d'une minorité, que ce soit pour négocier avec les institutions ou pour les affronter. D'où leur peu de souci à impliquer largement dans l'organisation de la mobilisation ou pour trouver les modalités de coordination les plus larges des différents courants susceptibles de s'impliquer.
Une mobilisation efficace ne peut reposer que sur la tentative de
construire des assemblées publiques à tous les niveaux possibles permettant l'implication la plus large et démocratique y compris dans les décisions prises. Les organisations existantes ne peuvent se substituer à l'expression démocratique mais doivent démontrer leur capacité à favoriser celle-ci. Que ce soit par pessimisme sur les potentialités qui existent "à la base" ou par volonté de garder le contrôle, les structures qui restent des cartels d'organisations deviennent rapidement des obstacles à une véritable dynamique de mobilisation surtout dans une période où ces mêmes organisations connaissent elles-mêmes une crise de légitimité et où aucune d'elles ne peut plus prétendre représenter autre chose qu'une extrême minorité de la population.

Obstacles politiques

Là encore Strasbourg doit servir de leçon. Même si nous devons nous réjouir de la présence de plusieurs dizaines de milliers de manifestant-e-s à Strasbourg, il faut s'interroger sur la comparaison entre ce chiffre et les millions de manifestant-e-s de la journée du 19 mars ou les centaines de milliers des manifestations de solidarité avec Gaza en janvier.
Il ne s'agit pas ici de prétendre qu'il y aurait un lien mécanique entre ces différentes mobilisations et de comparer terme à terme pour dire qu'il aurait pu y avoir des millions de manifestants Strasbourg. D'autres facteurs jouent ici notamment le fait que le chiffre de manifestants concentrés dans une ville ne peut atteindre celui de la combinaison de manifestations locales. Cependant la différence entre les chiffres est suffisamment considérable pour nous interroger sur ses raisons.
Il y a des questions de contenu politique. Alors que l'agression de Gaza par Israël entraînait des dizaines de milliers à manifester leur dégoût et leur colère dans les rues, la plupart des organisations impliquées dans la campagne contre l'Otan refusèrent de soutenir, en tant que telle, ces manifestations. De même la plupart des organisations de solidarité avec la Palestine refusèrent, de fait, de faire de la campagne contre le sommet de l'Otan un élément de leur campagne de solidarité avec la résistance en Palestine.
A l'exception de Solidaires et de la FSU, les syndicats (salariés comme étudiants) ont refusé de s'impliquer dans la campagne contre l'Otan même lorsqu’il leur était proposé de le faire sur leurs propres bases.
Pour certain-e-s dans ces mouvements l'obstacle est directement politique. Sans doute le cas d'Israël est le plus évident. Lier d'une manière ou d'une autre la question palestinienne à un conflit global avec l'impérialisme, c'est faire de l'existence de l'Etat d'Israël un des éléments du système impérialiste dominant. Ce faisant on ré-ouvre alors un débat sur la légitimité même de l'Etat d'Israël, débat que beaucoup refusent. C'est pourtant ce qui, pour nous, au-delà de l'analyse, permettrait à la cause palestinienne de sortir de l'extrême dissymétrie actuelle du rapport de forces et de se concevoir dans un alliance potentielle avec les autres peuples de la région et avec les mouvements de résistance à l'impérialisme dans le monde. Cela permettrait par ailleurs de sortir du cercle mortifère sur la nature ethnique ou religieuse du conflit.
On trouvera de même des problèmes politiques derrière le refus de certain-e-s dans le mouvement social, notamment syndical. Le problème n'est pas (ou alors qu'hypocritement) dans le refus d'intervenir sur des questions dites politiques. Après tout la plupart des syndicats ont pris position contre la guerre en Irak. La direction de la CGT s'était retirée de la coordination contre la guerre en Irak, non par refus d'aborder ces questions, mais parce qu'elle s'opposait au mot d'ordre du retrait sans préalable des troupes d'occupation. Il était, selon elle, de la responsabilité des forces d'occupation désormais, de tout faire pour organiser une transition vers la démocratie avant son retrait! La transition qu'organisent les forces d'occupation n'a, comme l'agression, rien à voir avec la démocratie. C'est une transition qui vise à garantir les intérêts des multinationales occidentales (raison pour aquelle la diplomatie française a tu ses anciennes critiques et s'active désormais en Irak) et le maintien de bases militaires pour l'Otan. Cette position de la direction de la CGT témoigne d'un problème politique plus général, l'idée d'une responsabilité partagée avec "nos" institutions (nationales et internationales) pour œuvrer à la défense de "nos" intérêts, ultimement l'idée que la défense de "nos" emplois passe par la défense de "nos" entreprises.

Contenu et forme

Mais la politique d'abstention vis-à-vis de la campagne contre l'Otan a aussi été parfois relayée par des militant-e-s qu'on ne peut suspecter de telles positions. Les arguments les plus fréquents étaient le manque de conscience général du lien entre ces différentes questions et la nécessité de se donner des priorités pour être efficaces.
Ces augments ont une forte part de vérité et doivent être pris au sérieux, surtout quand ils viennent de militant-e-s "de terrain". Le problème est qu'ils justifient une situation qui doit être dépassée plutôt qu'ils ne pointent vers une solution au problème. Comment développer la conscience du lien entre différentes questions sans mener campagne pour convaincre de ces liens ? Jusqu'à quel point, par souci de se donner des priorités, laisserons-nous, dans le mouvement de solidarité avec la Palestine comme dans le mouvement social, dominer des idées qui, tôt ou tard les paralyseront voire les détruiront ?(6)
Après tout, et c'est là le lien entre le contenu et la forme des mobilisations, les milliers de manifestant-e-s de Strasbourg sont aussi des salarié-e-s et des étudiant-e-s, parfois syndiqué-e-s qui, pour la plupart, ont aussi participé aux manifestations de solidarité avec Gaza. Ce sont autant de points d'appui pour commencer à argumenter avec leurs collègues, dans leur milieu (famille, amis, quartier) quitte à, parfois, devoir se confronter aux directions d'organisations qui refusent d'établir ces liens pour des raisons directement politiques. C'est un argument supplémentaire pour mettre en place des structures de mobilisation qui permettent de les coordonner, qui permettent d'ouvrir publiquement ces débats au delà des réunions limitées aux directions des organisations existantes.

La troisième voie : le pouvoir social

Mais il existe un autre argument qui rend le lien avec le mouvement social et son intervention sur le champ des luttes politiques et de la lutte contre le militarisme particulièrement important pour notre mouvement.
La question du nombre de participant-e-s au mouvement et aux manifestations ne résout pas totalement la question de la violence. Si le nombre est crucial pour développer la crise de légitimité des classes dirigeantes et peut parfois perturber un sommet voire mettre en difficulté certaines décisions politiques, il ne peut suffire à bloquer la capacité des classes dirigeantes à mener leur politique lorsqu'elles y sont absolument déterminées. L'exemple de l'agression de l'Irak devrait suffire à nous en convaincre. Bloquer le système dans ses volontés de guerre et son utilisation de la violence exige d'opposer au pouvoir centralisé de l'Etat et à son monopole de la violence un pouvoir qualitativement supérieur. Ce pouvoir doit avoir une réalité ne serait-ce que potentielle qui peut être mobilisée et non pas une illusion. Ce pouvoir potentiel nous l'avons, c'est celui des travailleurs. Pour organiser un sommet il faut des trains et des avions, des moyens de télécommunications, des logements, etc. Pour développer l'organisation militaire, sans même parler d'intervention armée, il faut toute une industrie mise à ce service. Or ce que les travailleurs savent produire et faire fonctionner, ils et elles savent aussi le bloquer. Il est plus facile pour la police, en utilisant la violence, de dégager une voie occupée par des manifestants que de faire fonctionner des trains immobilisés par une grève de tous les cheminots.
Cela semblera sans doute encore plus irréaliste que la perspective de mobiliser des centaines de milliers de manifestant-e-s. L'histoire permettrait de montrer qu'il y a des situations où cela est possible. La question est d'abord d'en favoriser les conditions. Là encore la construction d'un mouvement qui établit des liens avec les syndicats ou au moins des syndicalistes, qui développe un potentiel de masse permet d'aller dans ce sens. La situation où les mouvements de grève se multiplient sur des questions économiques ne peut par ailleurs que favoriser l'idée que l'arme de la grève peut aussi être élargie à d'autres fins qui concernent autant notre avenir que nos strictes conditions de travail.
Cette perspective est par ailleurs celle qui permet de s'opposer aux raccourcis illusoires, qui peuvent trouver une audience dans les
impatiences et les colères légitimes, ceux du légalisme comme ceux de l'insurrectionisme.

Comment faire à partir de maintenant ?

Il s'agit de répondre à plusieurs questions qui peuvent apparaître comme autant de contradictions :
- Comment combiner les délimitations nécessaires défendues dans cette contribution et l'unité la plus étendue, y compris à des courants qui ne partageront pas l'ensemble de ces délimitations ?
- Comment combiner l'existence nécessaire de mouvements dont les spécificités dépassent largement les revendications "minimum" d'un cadre global (comme la solidarité avec la Palestine, les luttes sociales ou la lutte antiraciste) et ce cadre global sans qu'aucun n'en pâtisse ?
- Comment unir des courants dont les stratégies de lutte et de mobilisation sont différentes ?
- Comment combiner un cadre aujourd'hui existant et qui est un acquis mais qui est un cartel d'organisation et construire la possibilité d'une dynamique de mobilisation plus ouverte ?
Mon point de départ est effectivement l'exigence des délimitations minimum nécessaires pour l'efficacité même d'un mouvement contre la guerre globale (celles décrites au début de ce texte dans le paragraphe "La globalisation de la guerre"). Est-ce à dire qu'en dehors de celles-ci il n'y a pas de mouvement possible ? Absolument pas. Plus une mobilisation "fonctionne" et plus elle entraîne un spectre hétérogène de positions. Mon argument est simplement (simplement !) que, vis-à-vis des exigences de la période, seul un mouvement construit sur ces bases pourra résister aux pressions et être moteur pour entraîner plus largement contre la guerre. Pour cela il devra, à chaque étape et sur chaque question précise être capable de proposer l'unité la plus large sans faire de toutes ses délimitations propres un préalable.
Par ailleurs ce mouvement devrait être une sort de parapluie capable de coordonner différentes campagnes spécifiques, déjà existantes ou amenées à exister, sans jamais se réduire à l'une d'elles ni à devoir en assumer tous les aspects spécifiques. Pour ne prendre que l'exemple du mouvement de solidarité avec la Palestine, en soutenir et relayer les manifestations n'exige ni de les prendre toutes en charge ni de devoir prendre position sur toutes les campagnes que mènent ses différentes composantes.
En ce qui concerne les stratégies de mobilisation, il faut s'inspirer de ce qui s'est mis en place dans l'organisation du mouvement altermondialiste. L'accord doit se faire sur deux principes, le respect des options différentes et la nécessité de rechercher l'expression la plus massive possible de notre contestation. Est exclue de cet accord toute politique qui vise à imposer l'action d'une minorité (que ce soit dans les institutions ou dans la rue) à l'ensemble du mouvement.
La dernière question est sans doute, techniquement la plus compliquée, parce qu'elle touche directement au concret et au lien entre ce qui existe déjà pratiquement et ce qui n'existe pas encore. Le cadre existant qui a, en grande partie, organisé une partie de la mobilisation contre le sommet de Strasbourg en France, est un acquis qu'il ne faut en aucune mesure détruire. Pour différentes raisons il serait surprenant que ce cadre accepte d'évoluer totalement vers ce qui a été exposé ici. Construire un autre cadre unissant seulement certaines des organisations sur les délimitations exposées ici détruirait ce cadre existant pour un cadre plus restreint reproduisant par ailleurs certaines de ses limites.
A mon avis la seule option susceptible de commencer à construire le mouvement parapluie dont il est question ici, un mouvement contre la guerre globale capable de servir de moteur aux mobilisations contre le militarisme et la guerre impériale, repose dans le lancement d'un appel par des représentants/membres de courants, organisations et secteurs différents de ce mouvement, de militant-e-s syndicaux, associatifs et politiques et d'artistes. Cet appel pourrait ouvrir une campagne de signatures et de soutiens, susciter l'organisation d'assemblées locales et/ou d'états généraux nationaux permettant de créer une dynamique qui serait non pas contradictoire mais complémentaire de ce qui existe déjà.

Denis Godard



1 - Juste trois points pour illustrer cela :
- le nombre de forces déployées (allemandes et françaises) correspondait à presque la moitié des forces d'occupation pour l'ensemble de l'Afghanistan
- toutes proportions gardées le dispositif avec ses check-point et les hélicoptères rapprochait soudain Strasbourg des images des villes occupées en Irak ou en Palestine
- il faut noter que si les frontières étaient fermées pour les simples citoyens ce n'était pas le cas pour les forces de police
Par ailleurs une des pistes à creuser pour notre mouvement est l'identité des dispositifs employés pour les interventions armées externes et la répression de la contestation interne et la normalisation (depuis Vigipirate notamment) de l'utilisation de l'armée sur le territoire.

2 - L'objet de cette contribution étant de tirer les leçons de cette réorientation stratégique et des conditions qu'elle crée je n'aborde pas ici le débat sur les causes de celle-ci. Il nous faut cependant garder à l'esprit l'importance de l'aggravation de la crise comme accélérateur des contradictions préexistantes et l'échec de la stratégie unilatérale de l'administration US enlisée en Irak et en Afghanistan, contestée jusque dans son propre pays, qui a renforcé les régimes et les mouvements de résistance qu'elle voulait affaiblir et affaibli ceux qu'elle voulait renforcer.

3 - De ce point de vue on ne peut totalement passer sous silence l'irresponsabilité de dirigeants politiques de premier ordre qui ont déserté le terrain le samedi devant la tournure que prenaient les événements. Abandonner l'idée de manifester à cause de la violence des affrontements est une décision qu'on peut critiquer ou justifier mais qui n'est pas illégitime en soi. Mais abandonner le terrain sans l'argumenter publiquement, au moment où les manifestant-e-s se rassemblaient, c'est, de fait, abandonner toute prétention à une quelconque légitimité de direction dans le mouvement. Il ne s'agit pas ici d'une critique faite envers des courants de pensée entiers. Quelques soient les divergences que je peux avoir envers la politique et la stratégie d'organisations comme le PCF ou le Mouvement de la Paix, un dirigeant du PCF comme Francis Wurtz est resté tandis que le Mouvement de la Paix a courageusement tenu de bout en bout sa place dans la manifestation. Marie-George Buffet comme Jean-Luc Mélenchon ont, eux, honteusement déserté le terrain sans même daigner prendre la parole pour tenter de convaincre que ce qui semblait juste pour eux l'était aussi pour l'ensemble des manifestant-e-s. Quant à Oskar Lafontaine, président médiatique de Die Linke en Allemagne, dont la présence était annoncée depuis des mois, on ne l'a jamais vu.

4 - Réaliser cette sous-estimation est ce qui a amené différents courants dont le NPA et les coalitions antiguerre britanniques et grecques à décider finalement d'organiser un cortège le samedi matin à partir du village, entraînant à son arrivée plusieurs milliers de manifestant-e-s pour traverser collectivement la ville jusqu'au lieu de départ de la manifestation. Traverser notamment des quartiers populaires de Strasbourg nous a permis de constater le potentiel de soutien qui existait dans la population de la ville. Vus les rapports de force cette stratégie n'a pas permis ne serait-ce que de perturber le sommet. Elle a cependant permis de montrer qu'on pouvait ainsi collectivement défier l'interdiction de manifester dans Strasbourg tout en garantissant une meilleure protection des manifestants. Elle a aussi joué un rôle important pour permettre à des manifestants préalablement isolés de traverser le pont Vauban bloqué par la police pendant plusieurs heures pour rejoindre le lieu de départ de la manifestation de l'après-midi.
Il faut ajouter à cela que, peu aidés nationalement et internationalement, les camarades du collectif de Strasbourg se sont retrouvés particulièrement exposés à la pression des institutions. Leur sens des responsabilités vis-à-vis des manifestant-e-s venant à Strasbourg a certes pu parfois les amener à penser que rien n'était possible en dehors de ce qui était autorisé. Ils et elles ont cependant été décisifs, sur cette question (sans parler de toute l'organisation sur place) pour éviter, de la part de nos organisations une surestimation du rapport de forces.

5 - Quelques semaines avant le sommet du G8 de Gênes en 2001, Luca Casarini, principal porte-parole de Ya Basta, avait lancé une "déclaration de guerre" contre le sommet et annoncé que son groupe ne reconnaissant pas la validité de la Zone Rouge ils casseraient le mur pour pénétrer dans cette zone. Il avait cependant ajouté aussi que son groupe utiliserait plutôt les moyens de la "désobéissance civile" plutôt que la violence. Des entraînements furent organisés les jours précédents la manifestation pour structurer un cortège utilisant différents systèmes de protection pour permettre à leur cortège de surmonter la violence de la police lors des confrontations.
Attaqué sur ses flancs par la police de manière répétée avant même d'atteindre la zone rouge, le cortège de 15 000 manifestant-e-s dirigé par Ya Basta décida de se replier devant le niveau imprévu de violence de la police.

6 - L'argument de l'intérêt national (commun aux travailleurs et aux patrons) peut rapidement se retourner contre toute résistance aux attaques sociales, aujourd'hui avec les arguments de la nécessaire compétitivité face au dumping social d'autres pays demain avec celui de l'union sacrée.

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